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mardi 29 mai 2012

Le Spa - Nouvelle fantastique


Concrétisez vos rêves et redécouvrez-vous !
Au Royaume, toute l'équipe vous attend. Vous serez royalement accueilli et écouté ; nous travaillerons conjointement afin que vous vous désencombriez de l'inutile.
Vous en avez assez de vivre d'espoir ? Vous voulez changer ? Obtenir le meilleur pour votre physique ou vous sentir mieux, tout simplement ? Nous sommes là pour vous.
Dans un cadre idyllique, un spa au sein d'un hôtel cinq étoiles avec plage privée dans un parc naturel de 32 hectares où vous pourrez profiter des conseils et des soins de notre équipe de professionnels de la santé et du bien-être s'ouvre à vous. Diététiciens, esthéticiennes, stylistes, coiffeurs, masseuses, coachs sportifs, psychologues, infirmiers, médecins et chirurgiens se chargeront de vous transformer.
N'attendez plus et ouvrez grand les portes du Royaume.


Amélie manipulait la brochure de présentation avec circonspection. Elle regardait les quatre invitations qu'elle avait étalées sur son bureau et soupira.
On lui reprochait souvent de ne jamais oser quoi que ce soit qui sorte de l'ordinaire et de tout critiquer sans rien tenter. Alors, deux semaines plus tôt, sur un coup de tête, elle avait décroché son téléphone et participé à un concours sur Radio FM. En piégeant trois de ses amies à l'antenne, elle avait remporté un baladeur mp3 dernier cri qui lui avait été livré ce matin. Elle aurait presque sauté au cou du facteur, s'il avait été mignon. Tout sourire, elle s'était ruée dans sa chambre et avait déballé le petit colis tant attendu.

― "Trop cool ! s'exclama-t-elle en ôtant le scellé de la petite boîte transparente.

Elle fourragea ensuite au fond du recommandé pour en extraire le courrier qu'il contenait. Une simple lettre de félicitations, accompagnée d'un dépliant et de quatre places nominatives pour un séjour de trois semaines au Royaume.

La jeune fille se demandait ce qu'elle allait bien pouvoir faire de ces entrées. Passer vingt-et-un jours dans un centre d'amaigrissement, quel qu'idyllique que fut le cadre, ne l'intéressait pas particulièrement. Elle ne complexait pas sur son physique. Assez grande et fine naturellement, elle n'attachait pas vraiment d'importance à l'apparence, en tout cas pas au point de renouveler sa garde-robe chaque saison. Qu'irait-elle faire au Royaume ?

Elle reprit la petite brochure colorée en main. Il y était aussi fait mention de bien-être. Reconsidérant l'opportunité qui s'offrait à elle, elle se dit qu'après tout, il serait dommage de se refuser trois semaines entre copines, loin de sa mère, avec en prime des massages voire même une nouvelle coupe de cheveux.
Sa tignasse était l'unique chose qui posait un problème à Amélie. C'était son seul vrai complexe depuis qu'elle avait laissé derrière elle l'adolescence et ses boutons. Des cheveux cassants d'un brun terne, sauvages et indomptables. Un coiffeur expérimenté pourrait peut-être réajuster tout ça.
De toute façon, ces fichus billets étaient nominatifs : Amélie Huysmans, Sybille Leleu, Chloé Martin et Marie-Sophie Vandenberg. Elle s'était servie de ses amies pour gagner son baladeur et ne pouvait décemment pas les priver de ces trois semaines de rêve pour quelques états d'âme.

Amélie attrapa son portable et envoya un message identique à chacune. Le soir même, l'affaire était conclue. Elles s'étaient concertées et avaient choisi les dates. En contactant le spa, on leur apprit qu'un chauffeur viendrait les chercher à la gare et que même le billet de train leur serait offert, en première classe, évidemment.
Après un temps qui sembla s'écouler si lentement que tout leur parut fade et ennuyeux, le jour du départ finit par arriver.
La gare de Lyon était bondée. A l'affichage, ils venaient d'indiquer le quai de départ de leur TGV. Amélie retrouva Chloé dans un petit relais librairie où celle-ci se tortillait les boucles rousses autour des doigts tout en choisissant un magazine. Marie-Sophie les avait rejointes alors qu'elles compostaient leurs billets. Sybille, par contre, restait introuvable. Elles avaient tenté de la joindre, sans succès, lui avaient envoyé au moins quatre textos indiquant les coordonnées du quai et l'heure de départ mais restaient sans nouvelles.
Sybille Leleu était, il fallait bien l'avouer, une professionnelle des plans foireux. C'était probablement là encore à cause de sa poisse légendaire qu'elle risquait de leur faire faux bond aujourd'hui.
Les trois amies finirent par se diriger vers leur voiture, guettant désespérément l'arrivée de la petite brunette. Elles montèrent dans le train et prirent place, le cœur lourd. Marie-Sophie redescendit sur le quai pour fumer une dernière cigarette avant le départ. Alors que retentissait le signal sonore, elle aperçut à l'autre bout du quai la silhouette courtaude de Sybille qui, essoufflée et croulant sous le poids de ses bagages, tentait de grimper en catastrophe dans la première voiture.

― "Les filles, j'ai une bonne et une mauvaise nouvelle, dit Marie-Sophie en regagnant son siège.

Deux têtes intriguées se tournèrent vers elle.

― "Disons que Sybille est finalement montée à bord, mais qu'elle est à l'autre bout du train. Si on ne va pas la chercher au prochain arrêt, je pense qu'elle serait capable de descendre à la mauvaise gare.

Elles se regardèrent en souriant et finirent par éclater de rire.
Oui, c'était Sybille tout craché. Entre temps, elle allait certainement dévaliser le bar et grignoter tout ce qu'elle avait emporté de consommable dans sa valise, inquiète de se retrouver seule dans le train en direction de l'inconnu.
Amélie guetta sur l'écran de son téléphone un moment propice où le signal permettait de téléphoner et appela la retardataire.

― "Allô ? s'enquit Sybille d'une voix inquiète, tentant manifestement de regagner son souffle.

― "Oui, bibiche. C'est pour te dire que tu as pris le bon train, ne t'inquiète pas. On sort te chercher au prochain arrêt, d'accord ?

Soupir de soulagement.

― "Ça marche, je vous attends. Heu, par contre, je ne retrouve pas mon billet...

― "Pas de problème, lui répliqua-t-elle, sourire aux lèvres. Si un contrôleur passe, tu lui expliqueras qu'on est un groupe de quatre et que tu es montée en retard dans la mauvaise voiture. Tu pourras lui dire qu'on est dans la voiture 3.

Lorsque le train ralentit, Marie-Sophie sortit chercher Sybille et la rapatria dans le bon wagon.
Le trajet durait plusieurs heures. Direction : plein sud. Lentement, le paysage se transforma au gré des kilomètres.

Vaincue par une surabondance d'inepties qu'elle avait passé quarante minutes à lire dans son magazine féminin, Chloé somnola jusqu'à l'arrivée. Sybille, de son côté, consomma trois barres chocolatées, deux paquets de chips, cinq sodas et un jus de fruit. Elle partagea son ultime brownie avec Amélie et Marie-Sophie. Cette dernière prit le temps d'en savourer le goût avant de laisser le contenu de son estomac dans les toilettes. Pendant ce temps, Amélie pesta contre les enfants qui se tenaient mal et lui gâchaient le voyage puis fit remarquer que les contrôleurs faisaient de moins en moins leur travail. Pour une fois qu'elle voyageait en première classe, ils ne s'étaient même pas donnés la peine de passer ! Elle évoqua aussi la tarification abusive des consommations dans les trains, quoiqu'elle eut personnellement emporté son déjeuner.

Les quelques heures de voyage se déroulèrent sans autre incident notable et elles arrivèrent à destination sans encombre. Une fois sorties du train, elles se mirent en quête de la personne envoyée par le Royaume à leur rencontre. Un homme de grande stature, moustachu, portant un élégant costume, tenait à la main une ardoise qui portait comme seule inscription le nom de l'établissement. Toutes quatre se dirigèrent dans sa direction. A distance raisonnable, l'homme s'inclina devant elles et les invita à sa suite d'un ton noble. Déjà étonnées de tant d'affabilité, elles restèrent béates lorsqu'il désigna la limousine et leur ouvrit la portière arrière.
A partir de là, le trajet leur parut presque trop court. La longue voiture slaloma à travers la campagne pendant plusieurs minutes. En vue du domaine, elle bifurqua à droite et s'immobilisa quelques instants devant une haute grille électrique qui s'ouvrit lentement sur une allée interminable bordée de pins majestueux. Sur toute la longueur de la propriété s’étendait un mur, par delà les arbres, qui cachait entièrement la vue sur une moitié du terrain. Le Royaume semblait scindé en deux. De part et d'autre de l'allée, sur les premières dizaines de mètres, une petite forêt apportait quiétude et fraîcheur à cette belle fin d'après-midi d'été. Elle laissa petit à petit sa place à une grande étendue de pelouse verdoyante au milieu de laquelle on pouvait voir des fontaines à jets d'eau ainsi que des parterres de fleurs aux couleurs éblouissantes. Marie-Sophie remarqua même un labyrinthe végétal, au plus grand étonnement de ses amies. Puis tout à coup l'hôtel apparut, grandiose et spectaculaire. Son architecture n'était pas sans rappeler celle des châteaux. La palissade de séparation portait jusqu'au bâtiment, au grand regret de Chloé qui aurait voulu pouvoir admirer l'édifice dans son entièreté. La plage s'étendait en contrebas et de là où elles se trouvaient, les filles pouvaient apercevoir les vagues titiller le sable blanc et les galets. Le chauffeur les déposa devant l'entrée principale.
Laissées seules à présent, les quatre demoiselles restèrent interdites.
Amélie finit par rompre le silence.

― "Les filles, bienvenue au château de Mickey, le rose en moins, dit-elle, sarcastique. Vous ne trouvez pas que c'est vraiment bizarre que le domaine soit séparé en deux par un mur aussi inesthétique ? A moins qu'on n'ait changé de siècle et de pays, et du coup, on serait à Berlin Est ou Berlin Ouest ?

― "Mais non, répliqua Chloé d'un ton traînant. Ils en ont parlé à la télévision. Tu as une partie privative pour certains résidents privilégiés. Cesse de tout voir en noir. En tout cas, je suis vraiment contente qu'on soit toutes là.

Une petite hôtesse brune en uniforme sortit du bâtiment et vint à leur rencontre. Amélie lui tendit les quatre invitations et elles furent immédiatement escortées jusqu'à la réception.
La hauteur de plafond était impressionnante, de même que la décoration intérieure. L'ensemble transpirait le luxe.

― "On va vous indiquer vos chambres afin que vous puissiez y déposer vos affaires et vous mettre à l'aise, leur dit l'hôtesse en réajustant ses lunettes. Ensuite, je vous expliquerai le programme des prochains jours dans le petit salon que voici.

Elle désigna une salle de taille moyenne, située à droite de l'entrée, dans laquelle une table avait été dressée, une pile de documents déposée à chaque place.

― "Mon nom est Winifred. N'hésitez pas à me solliciter tout au long de votre séjour, si vous avez des questions.

Elle confia les jeunes filles à des employées de maison. Cet endroit était tout bonnement incroyable. On les installa au sixième étage, dans quatre chambres avec vue sur la mer, spacieuses et bien orientées. Une fois leurs effets personnels déposés et une toilette rapide, elles descendirent rejoindre Winifred.
Une tisane aux plantes relaxante et de petits gâteaux allégés leur étaient proposés au centre de la table. L'hôtesse leur présenta les activités qu'elles pourraient pratiquer dès ce soir : soins corporels, massages, nail art, sauna, hammam et piscine. Elles devraient rencontrer un certain Docteur Bertham dès le lendemain pour un suivi complet et personnalisé de leurs besoins.
Fourbues après ces longues heures de voyage, elles décrétèrent d'un commun accord de s'octroyer une séance de soin du visage suivie d'une manucure pour commencer ce séjour de rêve comme il se doit.

Elles ne croisèrent que quelques pensionnaires au cours du repas qui suivit. Des personnes, seules ou en petit groupe, qui semblaient tout comme elles apprécier cet épanchement de volupté à sa juste valeur.
Amélie, perplexe tout de même d'avoir reçu ces invitations, demanda le soir même à Winifred la raison d'un cadeau si généreux.

― "Voyez-vous, Mademoiselle, notre établissement, comme vous l'avez très certainement remarqué, est particulièrement sélectif. Cependant, à la basse saison, même si le soleil est présent de par notre localisation géographique avantageuse, nous aimons à nous offrir la possibilité de faire découvrir ces lieux à un plus large public. Des gens qui, peut-être, connaissent notre Royaume via nos campagnes médiatiques mais qui ne viendraient pas par eux-mêmes.

L'hôtesse marqua une courte pose dans son discours.

― "C'est d'ailleurs pour cette raison que nous scindons la résidence entre nos invités et les personnes dont le séjour est un engagement personnel.

― "Je vois, répondit la jeune fille. Merci de nous avoir choisies, mes amies sont particulièrement ravies de ce séjour.

Elles tournèrent la tête vers la table où babillaient Sybille, Chloé et Marie-Sophie, visiblement heureuses. Un sourire se dessina sur le visage de Winifred.

― "Nous sommes enchantés de vous avoir toutes les quatre parmi nous également, Mademoiselle Huysmans. Je vous souhaite une bonne fin de soirée.

Amélie rejoignit ses amies à table. Les mets qui leur étaient proposés étaient un ravissement pour le palais.

― "Vous voyez le docteur Bertham à quelle heure, demain ? demanda Sybille.

― "Je crois qu'on a toutes rendez-vous dans la matinée, renchérit Chloé.

― "Ça nous permettra d'établir nos projets pour le reste de la journée demain midi, fanfaronna Marie-Sophie à qui la magie des lieux semblait avoir fait oublier de régurgiter son repas.

― "S'il fait aussi beau qu'aujourd'hui, on pourra même aller faire un tour sur la plage pour se donner quelques couleurs !

Chloé semblait réellement enthousiaste à l'idée de toutes les activités que le Royaume leur proposait et Amélie s'en réjouit intérieurement. Généralement, elle restait toujours en retrait, cachée derrière ses boucles rousses. Honteuse de sa surcharge pondérale excessive et de ses bourrelets, Chloé avait souvent refusé de participer à des sorties ou des soirées improvisées, surtout en présence d'inconnus. Ce soir pourtant, elle paraissait totalement épanouie.

Elles montèrent dans leurs chambres de bonne heure. Il était absolument hors de question d'avoir des cernes le lendemain.

Pour le petit-déjeuner, un buffet s'étalait sur trois tables dans la salle à manger. Lorsqu’Amélie descendit, elle repéra à leurs rires Chloé et Sybille attablées près des fenêtres.

― "Alors, on médit sur quoi, les filles ? les apostropha-t-elle.

Ses deux amies se tournèrent vers elle et la gratifièrent d'un large sourire.

― "Marie-Sophie vient de partir voir le docteur, dit Sybille. Moi, j'en sors. Elle est assez spéciale mais clairement très compétente.

― "Oui, moi je l'ai vue tôt ce matin et elle m'a présenté une infirmière qui encadrera mon programme durant ces trois semaines. On rigolait parce qu'elle est asiatique et toute ridée. Comme ces chiens chinois trop bizarres, les shar-peis.

― "Donc on a décidé de l'appeler « Pei », renchérit Sybille en gloussant.

― "Mon rendez-vous est dans une demi-heure, je crois.

Amélie consulta l'horloge qui surplombait le buffet.

― "Ça me laisse le temps de profiter d'un bon petit-déjeuner avec vous !

Laissant ses amies à leur repas, elle se rendit au bureau du docteur Bertham. Croisant Marie-Sophie en chemin, celle-ci lui avoua elle aussi sa haute opinion du bon docteur.
Ses amies passaient un agréable moment. Au moins, elle n'avait pas accepté ces vacances improvisées pour rien, se dit-elle, avant de frapper trois coups rapides à la porte.

― "Entrez.

Le docteur Bertham était une femme menue au physique sec dont la féminité était exacerbée par sa coiffure courte et dynamique. Le gris de ses cheveux trouvait un rappel discret dans sa tenue et un maquillage simple et naturel lui conférait une apparence avenante.

― "Bonjour, dit Amélie en observant du coin de l’œil les rayonnages de livres qui couvraient le fond de la pièce. Vous êtes psychiatre, à ce que je vois, lui balança-t-elle sans ambages.

― "En effet. Bonjour Mademoiselle Huysmans. Je suis celle qui vous permettra de réaliser ici les objectifs que vous vous êtes fixés en entreprenant cette retraite. Conjointement à vous, cela s'entend.

Le visage d'Amélie se voila et afficha une moue dubitative.

― "Hmm. Au risque de vous décevoir, je n'ai pas grand chose à faire ici. Je suis venue passer du temps avec mes amies et me faire faire une coupe de cheveux qui me convienne.

Le docteur griffonna quelques lignes.

― "Vos cheveux, dites-vous ?

― "Oui. Ils sont absolument horribles. J'ai toujours rêvé d'avoir de longs cheveux châtains, soyeux, ondulés, plein de reflets mordorés mais avec ce que j'ai sur la tête, c'est impossible. La couleur est à peu près correcte mais les colorations ne tiennent pas et pas question d'utiliser un fer à friser, ça ne donne rien...

― "Je vois, susurra-t-elle en inscrivant encore quelques mots. Et mis à part votre chevelure, y a-t-il quelque chose que vous souhaiteriez aborder avec moi ?

La psychiatre regarda Amélie droit dans les yeux.

― "Heu... non. Pas que je sache. Je suis contente pour mes amies, leur régime, et j'espère qu'elles en profiteront au mieux.

Elle lui posa encore quelques questions sur sa vision d'elle-même, sa vie et sur ce qu'elle pensait du Royaume. Amélie n'osa pas avouer pleinement qu'elle aurait largement préféré rester à la maison, si ça ne tenait qu'à elle.
L'entretien se termina assez rapidement. Elle recevrait son programme des dix premiers jours dans sa chambre d'ici ce soir.

Les filles se retrouvèrent à midi comme prévu. Elles entamèrent leur première vraie journée de détente et prirent le temps de choisir de quels soins elles bénéficieraient cet après-midi, en commençant par un parcours aquatique. A la réception, Winifred les inscrivit aux activités qu'elles souhaitaient et leur donna le règlement intérieur concernant l'accès au spa. Hammam, sauna, jets d'eau tonifiants et autres réjouissances marines se déroulaient dans une aile à part.
Une fois sur place, elles ôtèrent leurs affaires et revêtirent par dessus leurs maillots les peignoirs et enfilèrent les sandales que leur offrait l'établissement. Les vestiaires semblaient neufs et la propreté des lieux était irréprochable. Là encore, elles croisèrent d'autres résidents en tenues similaires aux leurs, qui allaient et venaient à leur rythme. Cet espace paraissait disproportionnellement grand pour le nombre de personnes qui s'y trouvait, pensa Amélie, basse saison ou non.

― "Dites, les filles, vous ne trouvez pas que c'est vraiment élitiste, comme endroit ? leur dit-elle à voix basse.

Elles passèrent devant une salle à la porte vitrée dans laquelle se donnait un cours d'aquagym. On entendait une musique rythmée et les éclats de voix du professeur qui motivait ses troupes.

― "Franchement, continua Amélie alors qu'elles croisaient un petit groupe de pensionnaires qui marchaient dans la direction opposée, tous ces gens qui portent le même peignoir à capuche, ça fait limite secte, non ?

Un large miroir bordait le couloir dans lequel elles s'engagèrent. Sybille réajusta son peignoir devant la glace et prit la pose.

― "Parce que nous le valons bien, très chère, récita-t-elle d'un air théâtral en laissant traîner cette dernière syllabe, provoquant un fou rire général.

― "Bon, et bien moi je commence par un tour aux toilettes, glissa Chloé, alors qu'elles arrivaient en vue du bassin.

L'après-midi se déroula dans la plus parfaite harmonie. Les soins et massages auxquels elles s'étaient inscrites étaient pratiqués par des professionnels et la détente qu'ils engendrèrent laissa les quatre demoiselles dans un état de profonde béatitude. Même Amélie finissait par se prendre au jeu.
Vers la fin de la journée, peu avant l'heure du dîner, elles montèrent dans leurs chambres pour se changer. Comme l'avait annoncé le docteur Bertham, chacune avait reçu un petit pli contenant des instructions pour les dix jours à venir.
Sybille soupira en réalisant que d'ici-là, elles auraient déjà accompli la moitié de leur séjour, et elle espérait en son for intérieur que pour surmonter cette nouvelle pénible, il y aurait un quelconque dessert au chocolat au repas de ce soir. Le programme ne commençant que demain, ce ne serait là qu'un écart minime, involontaire et totalement justifié. Le grignotage compensatoire était son pire ennemi et à partir de demain, elle mènerait une campagne sévère contre lui.
Chloé parcourut les quelques pages la concernant et réalisa pleinement que si elle s'engageait suffisamment durant ces trois semaines, elle aurait au terme du séjour accompli un pas de géant vers un futur plus clément et serein. Un futur où elle était mince. Mais s'il lui fallait perdre un quart de sa masse corporelle pour atteindre l'état auquel elle aspirait, ce n'était pas une raison pour se priver de manger à tous les repas. Pourtant, chaque plat, chaque bouchée lui rappelait le chemin à parcourir et, dans son esprit, toute nourriture lui faisait du tort. Bien entendu, sa propension à apprécier les mets sucrés n'aidait pas la malheureuse dans son combat. Il lui suffisait de renifler un gâteau pour prendre deux kilos. Malgré son infortune, elle continuait envers et contre tout à caresser l'espoir de retrouver sa taille de guêpe et de changer sa garde-robe pour des tenues plus aguicheuses. Comment pourrait-elle prétendre à l'amour emprisonnée dans un corps aussi grassement inélégant.
Marie-Sophie, quant à elle, était plus ennuyée. Elle avait, il y a plusieurs années de cela, adopté une technique imparable pour rester mince : quelques cachets de vitamines, une prise de médicaments savamment sélectionnés et une surveillance constante de ses absorptions nutritives, se terminant le plus souvent au fond d'une cuvette. Le système l'avait rendue mince, un peu trop au regard de certains anciens petits-amis, mais ceux-ci avaient des goûts vestimentaires passablement mauvais et Marie-Sophie se permettait de douter de leurs compétences de juges en la matière. Il s'agissait de son corps, après tout. Seulement depuis quelques semaines, des rondeurs disgracieuses avaient élu domicile de façon permanente, semblait-il, dans ses hanches et l'arrière de ses cuisses or elle refusait catégoriquement de racheter des pantalons ou des jupes taille 38. Elle qui n'avait jamais fait de sport de manière intensive se demandait si elle y trouverait la solution, tout en pensant qu'il était tout de même dommage d'en arriver à de telles extrémités. Le Royaume lui apporterait certainement une solution plus évidente. Un rien de chirurgie, peut-être ?
Pendant ce temps, alors qu'Amélie ouvrait son enveloppe, elle fut presque choquée d'y lire que pour les premiers jours, aucun programme ne lui serait imposé. Elle devait se détendre, oublier les problèmes de l'extérieur et se consacrer à son bien-être. Il était fait mention d'un rendez-vous avec un médecin pour la seconde partie de son séjour, suivant son avancée personnelle. La lettre spécifiait enfin que les programmes étaient confidentiels et imposait la plus grande discrétion concernant leur contenu. Si les pensionnaires désiraient parler dudit contenu, il fallait prendre rendez-vous avec la psychiatre avant tout.
Le repas qui réunit les quatre amies se déroula donc sans qu'aucune d'elles ne présente ses activités futures. Lorsqu’Amélie tenta d'aborder le sujet, elle fut arrêtée dans son élan par la véhémence de la réponse de Chloé. Elle sortit de table l'esprit troublé, ne sachant que penser de la politique de l'établissement qui gâchait son séjour tranquille.
Pour se changer les idées et retrouver son calme, elle marcha dans le grand bâtiment sans but précis. Ayant rapidement perdu de vue l'itinéraire qu'elle avait emprunté, elle se laissa porter par les enfilades de couloirs interminables. Elle parcourut les étages et un sentiment de malaise s'empara d'elle à mesure qu'elle avançait. Elle n'avait croisé absolument personne dans la résidence depuis qu'elle avait quitté la salle à manger. Alors qu'elle tentait de chasser ces idées fantasques de sa tête, un cri étouffé troubla le silence. Amélie se figea. Silence total. Résolue à retourner dans la salle à manger, elle tenta de trouver son chemin et redescendit prestement au rez-de-chaussée. Lorsqu'un hurlement profond retentit, elle se mit à courir, apeurée.
Elle aboutit finalement à la réception où Winifred, fidèle au poste, lisait tranquillement. Elle leva la tête à son approche.

― "Mademoiselle Huysmans ? demanda l'hôtesse en levant un sourcil interrogatif.

― "Je... , balbutia-t-elle troublée.

Amélie s'interrompit avant de parler de l'incident. Fatiguée comme elle l'était elle se savait encline à la plus profonde des confusions. Il suffirait d'aller dormir, les choses se calmeraient certainement le lendemain. Elle détourna l'objet de son angoisse et demanda à Winifred si l'établissement possédait une bibliothèque car elle avait oublié d'emporter de la lecture. On lui indiqua une salle en face du petit salon.

Le deuxième jour passa avec une rapidité surprenante. Seule Amélie se retrouvait relativement désœuvrée. Elle n'eut pas le plaisir de croiser ses amies avant le repas du soir, et Sybille lui apprit d'emblée que Chloé, épuisée par son premier jour de traitement, était déjà montée se coucher et qu'elles dîneraient toutes les trois.

Le lendemain matin, une note parvint à chacune. Un petit carton indiquant l'heure d'un rendez-vous avec le docteur Bertham au cours de la journée, comportant quelques indications supplémentaires. Il faudrait se présenter en tenue, sous-vêtements ou maillot de bain, couvertes du sacro-saint peignoir et des sandales assorties.
Cette nouvelle n'empêcha pas cependant les jeunes filles de déjeuner ensemble. Chloé avait le teint frais et la mine ravie, de même que Sybille et Marie-Sophie. Amélie se sentait presque exclue de son cercle d'amies. Leurs relations n'avaient pas changé mais un écart semblait se creuser entre elles à mesure que le séjour avançait. Aurait-elle dû mentir à la psychiatre et avouer un problème de poids quelconque ?
Vers trois heures, elle retrouva Marie-Sophie et elles profitèrent ensemble d'une séance de massage gommant. Cette dernière était déjà passée dans le bureau du docteur et, ravie, lui montra un petit tatouage discret qu'on lui avait apposé sur les hanches. Une lettre A capitale finement ouvragée avait été tracée au henné. Alors qu'elles se rhabillaient, Amélie aperçut dans les vestiaires un groupement de personnes encapuchonnées. Prédisposée à laisser son imagination vagabonder, elle se posa des questions les concernant mais évita d'en faire part à son amie qui semblait ignorer leur présence, trop occupée à admirer les marquages qui trônaient sur ses rondeurs nouvelles.
Arriva enfin l'heure de son rendez-vous. Sur la défensive, Amélie ne voyait pas d'un bon œil les mystères qui s'étoffaient quant aux traitements de ses copines. Elle ne parla cette fois encore que de ses complexes de chevelure et un infirmier d'une laideur assez prononcée – qu'elle surnomma affectueusement Don Juan – lui appliqua à son tour une lettre majuscule, à la base de la nuque. La psychiatre sembla satisfaite de la docilité apparente de la jeune fille et lui enjoignit de poursuivre en ce sens durant les prochains jours.

Le séjour paraissait long à Amélie. Voir ses amies était devenu de plus en plus difficile. Elle pouvait, au mieux, croiser l'une ou l'autre à un horaire bien précis pour un soin, mais guère davantage. Le dîner était l'un des seuls moments où elles se retrouvaient.
Ce soir-là, Amélie proposa à ses amies d'aller faire une promenade digestive sur la plage pour profiter du coucher de soleil sur l'eau et de la beauté du cadre naturel qui les entouraient. Le soir tombait silencieusement. Alors qu'elle était passée chercher sa veste dans sa chambre, Amélie remarqua que Sybille, Chloé et Marie-Sophie portaient, même dans ces circonstances, le fameux peignoir aux armoiries du Royaume. Elles laissèrent voguer leurs esprits en admirant le paysage. Comme la soirée avançait, toutes trois remercièrent sincèrement leur amie de leur avoir ouvert les portes de cet univers de rêve. Amélie les embrassa en rappelant que grâce à elles, elle pouvait maintenant balader soixante-quatre gigas de musique où elle le désirait et que ce séjour n'était qu'une juste rétribution envers elles.
La nuit était tombée à présent. Comme le vent se levait doucement, Chloé suggéra qu'elles écourtent leur marche pour éviter d'attraper froid. Amélie fit encore quelques pas, se dirigeant malgré elle vers des rochers surélevés d'où il lui serait probablement possible d'entrevoir la plage privée de l'autre côté du mur. Elle laissa les trois autres à leur promenade et, bravant le danger, tenta de grimper le plus haut possible. Une partie de l'étendue de galets était visible à présent. Elle laissa à ses yeux le temps de s'habituer à l'obscurité et resta quelques instants à observer l'endroit. Il lui apparut soudain, à la lisière du bâtiment, une silhouette en peignoir, encapuchonnée. Claudiquant de façon étrange, le pensionnaire s'éloigna en clopinant et disparut de son champ de vision. Quelque chose dans cette image mettait Amélie mal à l'aise, mais elle n'aurait su dire de quoi il s'agissait. Elle se hâta de rejoindre les trois converties et rentra avec elles à la résidence.

Plusieurs jours s'écoulèrent durant lesquels mauvaises nouvelles et événements troublants s'accumulèrent pour Amélie. Tout commença par le départ de Chloé. Son programme nécessitait à présent son transfert vers un autre service. Il leur serait donc impossible de se voir pendant plusieurs jours. Résolue à ne pas entrer en conflit avec son amie, Amélie ravala ses regrets et se persuada que l'établissement agissait au mieux pour ses invités.
Le lendemain, elle avait réussi à trouver un créneau dans l'emploi du temps de ministre de Sybille et Marie-Sophie qui leur permettait de profiter à trois d'un parcours aquatique. Autant dire qu'Amélie connaissait les lieux par cœur, et si les jets d'eau tonifiants allégeaient les tensions musculaires, ils étaient totalement inefficaces contre les inquiétudes d'ordre moral. Amélie fit part de son désarroi quant à la séparation du groupe à ses deux amies, qui se regardèrent l'air désolé.

― "Il faut que chacune se concentre sur son programme et tu verras, on sera bientôt réunies de nouveau, affirma Sybille d'une voix douce quoique pleine d'entrain.

Amélie semblait peu convaincue. Elle traînassa dans les vestiaires, laissée à nouveau seule par les obligations de ses amies. A contrecœur, elle s'épongea le corps et passa son peignoir. La tête remplie d'idées moroses, elle sortit du spa en traînant les pieds. Dans le couloir, elle fut tout à coup bousculée par un homme en blouse blanche qui la dépassa en courant. Elle se plaqua contre le mur. C'était impossible, bien entendu, mais elle aurait juré que les mains de l'individu étaient couvertes de sang.
Le paroxysme de son désespoir fut atteint le dixième jour. Sybille et Marie-Sophie allaient à leur tour être transférées dans l'aile des privilégiés. Quant à elle, à part une nouvelle convocation chez cette chère psychiatre, aucun programme ne semblait convenu. Elle déchira la petite carte rageusement.

Se retrouvant seule à présent, Amélie restait désœuvrée. Elle mangeait dans la plus grande solitude, attendait que la journée passe en tentant de s'occuper le corps et l'esprit autant que possible et ne trouvait pour unique compagnie que Winifred, avec qui elle avait entrepris de parler littérature pendant deux heures chaque jour, jusqu'à ce que celle-ci ne soit appelée par les devoirs qui lui incombaient.

Une après-midi, Amélie croisa une femme, peut-être l'une des pensionnaires présente au début de son séjour, dont le visage était à moitié caché par des bandages sanguinolents. La présence de blessures était manifeste et apercevant la jeune fille, elle se hâta de rabattre la capuche de son peignoir pour cacher son infortune. Chamboulée, Amélie l'était certes, mais ce sentiment s'accompagnait d'une volonté forte de revoir ses amies. Craignant à présent pour elles, elle fila vers la réception et raconta toute l'histoire à Winifred.

― "C'est terrible en effet, Mademoiselle. Je ne sais que vous répondre. J'ignore moi-même ce qui se passe du côté des résidents permanents, je ne suis pas autorisée à y accéder. Les fonctions que j'occupe concernent le centre de thalassothérapie, et englobent les soins et tout le bien-être dont peuvent bénéficier nos pensionnaires, rétorqua l'hôtesse, en proie à une grande compassion à l'égard de la jeune fille.

― "Mais je vous assure que cette femme avait le visage en sang ! Il y a sûrement un problème, l'interrompit Amélie d'une voix qui ne masquait pas son angoisse croissante.

― "Pour toutes les questions relatives à la santé, je ne saurais que trop vous enjoindre à en discuter avec le docteur Bertham. C'est elle qui se charge de toute la partie médicale du Royaume, elle encadre l'ensemble de l'équipe d'infirmiers, médecins et chirurgiens.

Amélie se rappela alors du carton de rendez-vous qu'elle avait détruit et remonta rapidement dans sa chambre à la recherche des reliques déchirées non sans avoir balbutié quelques remerciements à Winifred.
Le papier, dont elle avait finalement rendu les informations à nouveau lisibles, fixait son entrevue avec la psychiatre pour le lendemain, en début d'après-midi. Amélie tenta par tous les moyens d'avancer son entretien, mais le docteur étant absent, ses revendications restèrent sans suite. Elle erra dans le centre, chaque heure pesant plus lourd que la précédente, chaque minute plus pénible encore et enfin arriva le moment de son rendez-vous. La jeune fille n'avait rien pu avaler de toute la journée et cette absence de nutriments dans son organisme jouerait, elle en était sûre, en sa défaveur. Pourtant, elle était incapable d'ingurgiter quoi que ce soit.

― "Qu'est-il arrivé à mes amies ? J'exige de les voir ! vomit-elle d'une voix impérieuse à la doctoresse coupable.

Le docteur Bertham secoua la tête, indiquant par là qu'elle se navrait du comportement d'Amélie, avant de prendre la parole.

― "Mademoiselle Huysmans, vous ne coopérez malheureusement pas assez pour qu'une telle chose arrive dans l'immédiat. Votre degré d'implication n'est pas suffisant et nous ne pouvons décemment vous laisser les rejoindre dans votre état, lui expliqua-t-elle comme si elle parlait à une enfant. Comprenez-moi. Vous mettriez en péril tout ce qu'elles ont accompli ainsi que votre propre parcours.

Elle lui répéta le même discours en plusieurs phrases savamment tournées et Amélie conçut à son égard une antipathie jusqu'alors inégalée. Voyant qu'elle ne parviendrait à rien avec la jeune fille aujourd'hui, le docteur fixa avec elle un rendez-vous pour le lendemain, « lorsqu'elle aurait une vision plus calme et plus sereine de la situation ».

― "Mais c'est du délire ! lança Amélie en claquant la porte derrière elle.

Elle avait tout de même accepté de revoir la psychiatre le lendemain matin, les mots de Winifred résonnant au fond de sa tête. Elle avait tout pouvoir au Royaume sur l'équipe médicale et, Amélie le pressentait, elle était celle qui délivrait les autorisations de transfert aux résidents.

En sortant du cabinet, la jeune fille monta directement dans sa chambre et exhuma son portable de son sac à main. La batterie était presque à plat. Il fallait qu'elle appelle sa mère, qu'elle lui explique la situation pour qu'on les sorte de là. Il était clair que ce séjour cachait de faux semblants. Elle parcourut toute la résidence et finit par se rendre à l'évidence. Il n'y avait pas de réseau et son téléphone ne lui serait d'aucun secours.
Une fois encore, elle chercha de l'aide auprès de Winifred. La réceptionniste, peinée de la voir à nouveau dans un état de grand désarroi, l'autorisa d'emblée à utiliser le téléphone fixe de la résidence.
Amélie composa le zéro, puis pianota nerveusement le numéro de son domicile. Au bout de quinze sonneries, il était clair que personne ne répondrait. Sa mère devait être sortie. Elle réessaya deux ou trois fois mais toutes ses tentatives, si acharnées soient elles, se soldèrent par un échec. Elle composa ensuite le numéro de portable de sa mère avec un résultat similaire et finit par laisser un message lui demandant de rappeler le Royaume, dans lequel elle laissa le numéro du standard.
Winifred lui parla brièvement du dernier roman qu'elle venait de terminer mais cette conversation, quoique fort plaisante, n'apaisa pas pleinement le cœur d'Amélie qui resta fort troublée et se montra peu encline à la patience la plus élémentaire. Elle attendait son entrevue avec le docteur et décida qu'il faudrait qu'elle se montre moins catégorique dans ses propos si elle voulait se faire entendre.

― "Je veux voir mes amies immédiatement ! vociféra-t-elle, en se morigénant intérieurement de son éclat de voix. Je voudrais... J'avais prévu de passer ces trois semaines avec elles et qu'on s'occupe de mes cheveux et je n'ai rien à faire ici si rien de tout cela ne se passe. Je veux m'en aller.

Sa voix se brisa en prononçant cette dernière phrase et toute la peine et les regrets accumulés lui montèrent aux yeux, entraînant des sanglots immodérés.

― "Voyons, voyons, Mademoiselle, la rassura le docteur, il n'est aucunement nécessaire de vous mettre dans des états pareils.

Elle lui tendit une boîte de mouchoirs jetables et, se levant de son bureau, vint s'asseoir aux côtés de la jeune fille. Les pleurs d'Amélie semblaient intarissables. Le docteur Bertham posa doucement une main sur l'épaule agitée de tressautements et poursuivit son discours.

― "Je suis réellement heureuse que vous m'ayez fait part de vos doléances de la sorte. Comme vous restiez pleine d'une animosité sans borne et d'une volonté très négative à l'égard de notre programme lors de nos derniers entretiens, je ne pouvais pas accélérer votre progression mais voici que vous m'ouvrez à présent les portes en acceptant de me montrer vos faiblesses. Voici ce que je vous propose : l'infirmier-chef va faire un bilan complet concernant vos cheveux dès aujourd'hui et demain il vous emmènera pour une intervention très superficielle qui donnera à votre chevelure l'aspect que vous m'aviez décrit.

Amélie, dont les larmes séchaient en laissant de gros sillons sur les joues, remarqua la présence de Don Juan dans la pièce. Elle ignorait quand il était rentré et préférait ne pas y penser.

― "Vous allez être magnifique, dit-il avec un accent chantant. Vos cheveux seront tels que vous en rêvez, longs, bouclés et soyeux. Nous en changerons la nature même, si nécessaire.

Tel fut le discours qu'il lui adressa et la rêveuse en elle, celle qui jalousait ses amies d'avoir pu obtenir ici tout ce qu'elles désiraient, celle aussi qui aspirait à les revoir au plus vite, cette part d'elle-même céda devant l'insistance conjointe de la belle psychiatre et de son infirmier au physique infortuné.

Le soir même elle reposait dans une nouvelle chambre dont l'aspect rappelait davantage celui d'un hôpital que celle qu'elle occupait depuis le début de son séjour. Amélie eut à peine le temps de remarquer le peignoir à capuche qui ornait la chaise et n'eut pas le temps d’apercevoir les sandales posées à terre qu'elle sombrait déjà dans un profond sommeil médicamenteux.
Elle passa les jours suivants l'esprit embrumé, consciente d'être déplacée, manipulée et auscultée mais elle manquait de force pour réagir, si elle l'avait voulu. On lui adressait des mots affectueux lorsqu'elle reprenait conscience et, dans un rêve, elle entendit même les voix de ses amies.
Un matin, elle ouvrit les yeux dans une petite chambre qui n'était plus celle dans laquelle Don Juan l'avait emmenée l'autre jour. Le soleil baignait la pièce d'une lumière douce et Amélie sentit sur sa joue la caresse de boucles châtain clair. Trop faible encore pour espérer se mouvoir sans aide extérieure, elle continua de se reposer.
Quelques heures passèrent durant lesquelles Amélie se concentra pour retrouver sa mobilité. Elle passa délicatement la main sur sa chevelure et, alors qu'elle était enfin parvenue à s'asseoir sur le bord de son lit, on frappa à sa porte.

― "Oui, entrez ? dit la jeune fille, intriguée.

Elle vit alors celle qu'elle identifia tout de suite comme l'infirmière asiatique ridée que ses amies avaient surnommée Pei.

― "Ah, Mademoiselle Huysmans, quel plaisir de vous voir réveillée. L'opération, comme vous avez pu le constater, s'est déroulée à la perfection et vous êtes absolument resplendissante. Je vais demander à ce qu'on vous amène votre repas. Vous avez faim, n'est-ce pas ? La perfusion vous a été enlevée hier soir et n'ayez donc pas d'inquiétude, la marque dans le creux de votre bras va disparaître sous peu. Vous voulez peut-être boire un peu d'eau avant tout ?

Amélie avait du mal à suivre son discours. Elle se demanda si les asiatiques parlaient toujours aussi vite ou si elle était encore à demi ensommeillée. Elle hocha simplement la tête à l'idée d'un verre d'eau, sentant sa gorge particulièrement sèche.

― "Quel plaisir que votre réveil, vraiment. Je vais de ce pas transmettre la bonne nouvelle à Mesdemoiselles Leleu, Martin et Vandenberg. Elles vous attendent depuis plusieurs jours. Elles sont même passées vous voir hier, en espérant que vous seriez consciente.

La jeune patiente apprécia comme jamais auparavant les quelques gorgées d'eau que lui octroya Pei. Si le discours de cette dernière était trop dense pour elle, elle profitait à leur juste valeur de ses compétences médicales. Amélie dut cependant renoncer à sortir de sa chambre ce jour-là, elle accepta bien volontiers le repas qu'on lui apporta et fut remise d'aplomb dès le lendemain.

― "C'est bon, lui assura Pei. Vous êtes belle et pimpante. Vos amies vous attendent dans le jardin, si vous désirez les voir, vous pouvez y aller dès à présent.

Rien n'aurait pu faire davantage plaisir à Amélie. Elle qui avait passé le séjour à s'imaginer le pire, voilà qu'elle et ses amies étaient enfin à nouveau réunies. La jeune fille enfila le peignoir et les sandales, jubilant lorsqu'elle dut passer la main le long de sa nuque pour ôter les cheveux capturés dans l'encolure et les libérer d'un geste souple. Oui, vraiment, tout était enfin parfait.

Elle descendit au rez-de-chaussée, navrée de ne pas voir Winifred, et sortit sur la terrasse. Elle vit à quelques mètres d'elle, attablées comme au premier jour, ses trois amies qui resplendissaient en prenant le soleil.
A mesure qu'elle s'approchait, un malaise s'empara d'elle à tel point que son esprit refusa de traiter d'emblée les informations qu'il recevait. A table, se trouvaient bien Sybille, Marie-Sophie et Chloé mais elles étaient changées. Amélie réprima un haut-le-cœur. Les trois filles étaient devenues des monstres, saccagées et hideuses. Chacune avait sur elle la trace d'une transformation morbide et impossible. Alors qu'elle babillait joyeusement, Sybille leva vers Amélie un bras au bout duquel, là où aurait dû se trouver sa main, apparaissait à présent une terminaison presque cicatrisée. Son autre bras présentait la même difformité. Marie-Sophie, qui remit ses lunettes et se leva pour venir embrasser son amie, laissa son peignoir sur le dossier de sa chaise. Sur ses hanches, de volumineux morceaux de chair avaient été ôtés de façon calamiteuse, ignominieuse et, par endroits, ses os étaient visibles. Mais celle qui provoqua chez Amélie un dégoût tel qu'elle s'évanouit, celle des trois qui avait suivi le plus scrupuleusement son programme, celle-là avait en effet réalisé son rêve et perdu le quart de sa masse. Sa chère et tendre amie Chloé la fixa de son œil unique, sourit de sa moitié de bouche et pressa contre elle la seule joue qui lui restait. Ils avaient sectionné la partie supérieure gauche de son anatomie, laissant aux yeux de tous son système interne.
On ramena Amélie à sa chambre.

Elle cauchemarda des heures durant, si bien qu'on dut à nouveau lui administrer un sédatif. Pensant à la situation telle qu'elle la connaissait à présent, il s'imposa à la jeune fille qu'il était vital qu'elle s'échappe de cette prison majestueuse. Elle repensa à ses altercations avec le docteur Bertham et considéra le fait que gagner la confiance des infirmiers était indispensable à ses projets. Elle se montra donc docile dès qu'elle fut remise sur pieds (et se réjouit de toujours posséder les siens), retrouvant ses amies et appréciant en apparence le calme de la vie au Royaume.
Le temps se fanait sur un crépuscule malade. Amélie avait observé les habitudes et les pratiques de cette partie de l'établissement et elle attendit le moment propice. Le personnel médical semblait lui accorder sa confiance à présent. Même la psychiatre paraissait satisfaite des progrès incroyables de la jeune fille.
Le moment venu, Amélie sourit intérieurement. Ayant frappé d'un coup sec l'entrejambe de l'infirmier qui l'encadrait, elle s'élança à corps perdu le long de l'allée de pins tandis que la haute grille s'ouvrait au loin pour laisser entrer un véhicule de livraison. Elle ne se retourna pas de toute la distance ni ne s'arrêta pour ramasser la sandale qu'elle perdit dans les graviers du chemin. La grille se refermait sur ses gonds à présent. Avec l'énergie du désespoir, elle courut à perdre haleine et se faufila entre les derniers décimètres qui la séparaient de la liberté, larmes aux yeux, cœur battant, transpirant d'effroi et d'effort.
La grille se referma d'un coup sec. La jeune fille regarda enfin derrière elle, inquiète. Personne ne semblait s'être lancé à sa poursuite. Don Juan, blessé, avait pourtant donné l'alerte, elle l'aurait juré.
Essoufflée, la jeune fille continua sa marche le long de la route sinueuse, craignant à tout instant qu'une voiture ne passe pour s'emparer d'elle à nouveau. Elle chemina le pied en sang, l'esprit en feu. Tout était de sa faute : ce voyage, la perte de ses amies, leurs ignobles transformations... et pourtant, à présent, elle repartait presque soulagée, transportée par l'espoir d'avoir survécu à ce camp de torture. Elle avait dû évoluer, c'était évident. Elle s'était adaptée à la situation. Repensant au diction qui affirme que pour grandir, on doit immanquablement abandonner une part de soi, elle frissonna en pensant à ses compagnes d'infortune. Elles ne réalisaient même pas l'horreur de la situation, toutes baignées qu'elles étaient de l'idéologie du Royaume.
Elle parvint à la gare au bout de plusieurs heures et s'effondra dans les bras d'un guichetier qui, à son arrivée, s'était précipité pour lui porter secours.

Amélie ouvrit cette fois les yeux avec beaucoup d'appréhensions. Elle versa une larme de soulagement en apercevant le décor familier de sa chambre, où son baladeur était resté là où elle l'avait laissé. Pensant une fraction de seconde qu'elle avait rêvé, elle fut cruellement ramenée à la réalité en découvrant les pansements qui recouvraient plusieurs parties de son corps et en grimaçant de douleur alors qu'elle essayait de bouger son pied bandé.
Elle se releva doucement dans son lit et, tendant la main vers son bureau, attrapa une enveloppe à son nom que lui avait laissée sa mère.

Amélie,

L'institut m'a contactée et m'a fait part de ta conduite répréhensible ainsi que de ton départ. Je ne te cache pas que je suis extrêmement déçue de ta conduite. Lorsque tu auras fini de lire ce mot, prends le temps de préparer tes bagages. Tu trouveras ci-joint un billet de train pour que tu puisses retourner au Royaume dès ton réveil. Ils t'attendent.
Ta mère.

Osant à peine relire la lettre de peur d'en comprendre le sens et les terribles implications qu'il sous-entendait, Amélie se leva douloureusement et s'assit sur le petit tabouret en face de son miroir. Elle passa les mains à travers sa chevelure, désormais lumineuse, souple et ondulée. Elle se massa les tempes pour tenter de fixer ses idées et de se réconforter.
Elle sentit sous ses doigts un cheveu raide, presque solide et trifouilla plusieurs secondes avant de parvenir à saisir le poil rebelle. Serrant les dents, elle tira d'un coup sec pour l'arracher. Le cheveu lui resta dans la main mais, contrairement à toute attente, il était bien plus long qu'elle ne l'aurait cru.
Lentement, elle sentit alors sa chevelure basculer en arrière avec un bruit de succion. Un paquet de chairs flasques tomba au sol. Amélie leva les yeux vers le miroir et ce qu'elle y vit provoqua en elle un hurlement interminable. Son crâne à vif, elle pouvait voir le sang qui battait, irriguant son cerveau, à l'air libre.

lundi 14 mars 2011

Mon dos, de loin

J'entends courir les âges
Sur un rayon de lune
Et passer les mirages,
Y ayant séjourné.

Je ferai de mon âme
Un bijou de fortune
Qui bercera le drame
Des années écoulées.

Si ma douleur est vive,
Mes passions me remontent
Vers un lendemain flou
Peuplé de songes immondes.

Les travers du destin
Sont autant de solives
Qui forgeront demain
Ce que sera mon tout.

Et ainsi je prononce :

... Si fait. Adieu à toi, rêve qui jamais ne fut.
Point de mesmérisme ne rendront cette fois
Son âme chimérique à mes espoirs déçus.
Cette odeur hypnotique, sa saveur enivrante
N'ont été qu'une navrante explosion de charisme
Car qui ne sait aimer un autre être que soi
Est un sot qui omet ce qui en amour fait loi.

vendredi 4 mars 2011

Dolls

Ma poupée, ma jolie poupée, ma si belle petite poupée…

De grand matin, peu de choses pouvaient venir contrarier au plus haut point deux inspecteurs de la Brigade Criminelle. Pourtant, le coup de fil de la centrale qui réveilla l’inspecteur Liebowitz et le poussa à s’habiller sans se raser faisait partie de ces raretés.

A trente-cinq ans, ce flic au physique de gendre idéal avait déjà vu son lot d’horreurs et ces trois dernières années à la Criminelle avaient petit à petit réduit son rêve de justicier en le confrontant au pire de ce dont l’homme est capable. Anton Liebowitz poussa un long soupir en actionnant la clé de contact. Il démarra prudemment et roula quelques minutes avant de s’arrêter en double file face au Jenny’s Diner devant lequel l’attendait son coéquipier Erik Steenhart, la tête enfarinée, cafés et pâtisseries à la main. Ce dernier était à la Brigade depuis bien plus longtemps et s’il venait à peine de passer le cap de la quarantaine, il se dégageait déjà de lui une énergie sombre, de celle qu’acquièrent les flics lorsqu’ils ont une lourde carrière derrière eux. Son visage carré accusait les ans et ne lui rendait pas justice mais chacun des coups qui lui avaient petit à petit forgé le visage avaient été rendus, avec les intérêts.

Anton savait qu’Erik conduirait dangereusement après une annonce pareille et avait donc conclu avec lui qu’il passerait le chercher à la centrale, histoire de ne pas commencer la journée le ventre vide.

― “ Bon sang, il a fallu que ce malade remette ça, éructa-t-il, frappant du plat de la main sur le volant en braquant vers la sortie qui menait à la côte.

Les agents de police avaient fait du bon boulot sur les lieux, la scène semblait sécurisée et les médias qui ne tarderaient pas à venir voleter autour d’eux n’étaient pas encore là. Seuls quelques badauds attirés par l’agitation inhabituelle de ce début de matinée automnale se serraient, tiraillés entre leur curiosité et la morsure du vent tandis que les deux inspecteurs se rapprochaient de l’adresse qui leur avait été communiquée, sur la plage, face au Grand Hôtel au 153.

― “ Franchement, tu crois que c’est le genre de gars qui s’arrête parce que les flics sont surchargés ? renchérit Steenhart, désabusé.

― “ En ce qui me concerne, ça pourrait sauver mon mariage, donc rien n’empêche d’espérer, non ? marmonna Liebowitz en finissant d’avaler son déjeuner.

― “ Rien à dire à ce niveau-là, le mien est déjà loin derrière…

― “ Et Maria, ta gosse ? Ça ne te donne pas envie de courir la chercher ce genre d’affaires ? Elle a à peu près le même âge en plus. Sept ans ?

― “ Huit. Mais penses-tu… c’est Lisa qui a eu la garde alors maintenant, autant que je me concentre sur les choses importantes sur lesquelles je peux avoir une emprise directe. Bon, qui a découvert le corps ? ajouta-t-il froidement.

Les deux inspecteurs avaient traversé le parking, rejoints à mi-chemin par l’officier Emily Buchanan, une belle femme au physique indécent qui paraissait avoir une résistance élevée au froid, à en juger par la profondeur de son décolleté. Erik Steenhart remonta le col de son imperméable, coulant vers la mer houleuse un regard aussi gris que le ciel.

― “ Toujours aussi dragueur, inspecteur, les préliminaires, ça vous connaît ! lui lança la grande blonde, enjôleuse.

― “ Qu’est-ce que tu veux, Em’, c’est ton égo qui me coupe l’envie.

― “ Ça ira pour les civilités, on n’est pas là pour le tourisme, les coupa Leibowitz, fronçant les sourcils. Tu nous mets au parfum ?

Emily Buchanan haussa les épaules puis laissa glisser son regard vers la berge et désigna du menton un monticule de rochers.

― “ C’est un touriste qui l’a trouvée là ce matin en sortant faire son jogging. Elle est dans un sale état. Le bleu prend les coordonnées du témoin, on vous attendait pour la déposition.

Elle désigna un jeune homme fraîchement sorti de l’école, un grand échalas brun et sec typé latino-américain qui semblait mal à l’aise et piétinait tout en prenant maladroitement des notes sur un formulaire officiel.

― “ Bon, la zone est bouclée. Est-ce que le bureau du légiste est prévenu ? demanda Liebowitz alors qu’ils se dirigeaient vers la scène de crime.

Maintenant tout le monde va jouer avec ma poupée mais elle est cassée, tant pis pour eux…

Entre deux rochers, à moitié enveloppée dans ce qui semblait avoir été une robe de princesse, à présent réduite à un amas de tissus aux couleurs douteuses, gisait le corps d’une fillette. Elle n’avait pas dix ans.

L’inspecteur Steenhart passa une paire de gants en latex et sortit un appareil photo.

― “ On ne touche pas au corps avant le rapport préliminaire du toubib, mais je vais prendre un maximum de clichés histoire de ne perdre aucun indice, dit-il machinalement.

Pour les inspecteurs de la brigade criminelle, ce genre de scènes avait tendance à devenir trop fréquentes dans la région ces dernières semaines. Quel que soit le malade à l’origine de ces violences, il fallait le coincer, et vite.

Appelé par sa supérieure, le novice rejoignit le groupe près de la victime. Il eut un haut-le-cœur manifeste en posant à nouveau les yeux sur la petite.

Elle avait les pieds et les mains liées à l’aide d’un ruban qui semblait assorti à sa robe. Seul son visage semblait avoir été épargné, à ce détail près qu’il ne restait que deux cavités vides là où auraient dû se trouver ses yeux. Le reste était dans un piteux état, plusieurs jours dans l’eau avaient entraîné un gonflement des tissus et la faune maritime s’était servie dans les plaies qui recouvraient son corps. Personne ne souleva le bas de la robe. Il ne faisait aucun doute que, comme pour les autres fillettes, on trouverait des traces de sévices sexuels et de lacérations. Sa peau avait cette couleur blafarde qu’offre la mort en ultime récompense et malgré le froid, le vent marin et les embruns, il était impossible de ne pas remarquer l’odeur de chair en décomposition qui se dégageait d’elle. Des mouettes piaffaient d’impatience à la vue de ce festin improvisé qui se refusait à elles.

― “ Fuentes, je te présente les inspecteurs Steenhart et Liebowitz. Inspecteurs, voici l’agent Sergio Fuentes qui nous a rejoints en début de semaine.

― “ Enchanté, inspecteurs ! répondit-il, se forçant à paraître enjoué, avant de jeter un dernier regard à la petite.

― “ Assurons-nous que tout le périmètre est suffisamment sécurisé avant l’arrivée des vautours, je me chargerai ensuite de la déposition du témoin. Erik, je te laisse finir les clichés.

Ma poupée coquine aimait bien les jeux et les surprises…

Un hurlement rompit le calme ambiant. Toutes les têtes se braquèrent sur Fuentes, qui était livide et tremblait de tout son corps en pointant la victime du doigt avant de se signer.

― “ Elle… elle a bougé ! ânonna-t-il, haletant.

Il regarda tour à tour les trois incrédules qui le fixaient dubitativement, sourcils levés.

Observant à nouveau le corps, un faible mouvement fut perceptible et la mâchoire s’entrouvrit légèrement. Quatre paires d’yeux écarquillés et pas un souffle. Lentement, Steenhart leva son appareil et photographia le bas du visage. Entre les lèvres qui s’écartaient toujours davantage, apparut enfin une patte orange, puis une seconde. Un petit crabe s’extrayait de la bouche.

Fuentes ne put retenir la nausée qui le saisit et couvrit des restes de son petit-déjeuner les rochers en contrebas. Liebowitz et Buchanan eurent l’air horrifié et Steenhart partit d’un grand rire profond. Il ramassa le crustacé coupable qu’il mit dans une pochette hermétique puis frappa amicalement l’épaule du novice.

― “ Bienvenue dans la Police, petit ! lui asséna-t-il, sourire aux lèvres.

Quelques minutes plus tard, le légiste arriva sur les lieux. Il procéda à une analyse préliminaire et conclut que la mort devait remonter à deux ou trois jours. Même modus operandi, il s’agissait fort probablement du type qu’ils cherchaient depuis plusieurs semaines. L’équipe médicale emporta le corps pour procéder au plus vite à l’autopsie et transmettre au labo les résidus et fluides éventuels ou tout ce qui permettrait d’épingler ce psychopathe. Le crabe partit avec eux.

Sois sage avec ces messieurs, petite poupée, surtout ne leur dit rien !

La déposition du joggeur prise, ils passèrent méticuleusement au crible l’ensemble de la zone. Pas une seule empreinte. Les deux inspecteurs interrogèrent tout le personnel de l’hôtel, les commerçants voisins et les curieux. Ils passèrent en revue les vidéos des caméras de sécurité du parking et du guichet de banque. Rien. Le type était loin d’être un débutant. C’était la douzième petite que l’on retrouvait, mais combien leur avaient échappé ?

Il y avait sûrement une faille, une erreur dont ils auraient pu se servir pour remonter sa piste ou au moins réduire le champ des possibilités, mais dès qu’ils semblaient tenir quelque chose, l’espoir se transformait vite en frustration. Sitôt que des analyses du labo ou que les résultats des examens sanguins et toxicologiques remontaient, c’était reparti pour plusieurs heures de spéculation qui n’aboutissaient qu’à des pistes sans fondement et à des suspects aux alibis indéfectibles. L’enquête piétinait et la seule conclusion qui s’imposait était la suivante : ce gars était le cauchemar de tous, flics ou civils, et surtout de ceux dont l’entourage comportait une fillette.

Pendant les deux jours qui suivirent, Steenhart et Liebowitz épluchèrent la moindre trace, les pistes les plus infimes et essayèrent en vain de relier entre elles les tragiques et macabres affaires qui se succédaient tandis que la pression montait toujours davantage à la Brigade. Tout le monde était sur les nerfs, le personnel était exténué, harcelé par les médias, les familles des victimes et leurs propres consciences, rageant devant tant d’inefficacité à coincer celui qu’on appelait poétiquement dans les journaux « Le collectionneur de Porcelaines ».

Le Lieutenant en chef de la Brigade Criminelle s’adressa aux deux inspecteurs aux cernes marqués, qui semblaient sur le point de fracasser la tête du premier enquiquineur qui croiserait leur chemin.

― “ Ça fait deux jours que vous n’êtes pas rentrés chez vous, les gars. Prenez votre après-midi. Reposez-vous. Le temps que les dernières données remontent du labo, y’a rien de mieux à faire. Dès qu’il y a du nouveau, vous serez les premiers informés.

Ce n’était pas une suggestion.

A contrecœur, Anton Liebowitz et Erik Steenhart prirent congé et se séparèrent le cœur lourd, sur un dernier salut de la main. Il n’y avait rien à dire, de toute façon.

Liebowitz rentra chez lui et tomba dans un sommeil comateux en attendant le retour de sa femme.

Steenhart s’arrêta sur une aire de livraison, au coin de la 4è et de Franklin, face à un parc où jouaient des groupes d’enfants et leurs parents. La radio vomissait une musique insipide. Il ferma les yeux et soupira.

Au bout de quelques minutes, il sortit de sa poche une paire de gants qu’il enfila méticuleusement. Il avait pris soin d’étaler une bâche dans le coffre.

Et voilà un joli carré de verdure. Cheveux lisses ou bouclés, laquelle sera ma poupée ?